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Anatomies comparees. chapitre 1

ca s'appelle anatomies comparees, c'est un roman. Je vais pose le premier chapitre ici pour voir. Si ca plait, on postera le suivant

chapitre 1
Le réveil matin de Camille est peu accommodant. Il sonne, comme précisé dans le manuel explicatif, au moment où les aiguilles des minutes et des heures indiquent que ça suffit comme ça, bordel, debout là-d?dans. La tête bourdonnante et cotonneuse de Camille émerge de la couette et sa main gauche gifle l?abruti, qui, interloqué et éviscéré, se confine dans un silence hébété.
Le bras droit, pendant ce temps, tâtonne l?espace à côté d?elle et revient avec des informations confuses d?où il ressort qu?un individu mâle en parfait état de marche occupe la place. Elle s?assoie. Les plantes de pieds trouvent le sol. Pression ok. La mécanique des muscles, ligaments et bitoniaux divers s?ébranle pour dresser à la verticale l?ensemble du système. Quelque chose ne colle pas, pourtant. Les oreilles internes, siège de l?équilibre, se crispent : on va se casser la gueule les gars, alors que les pieds renvoient obstinément le même message, tapis de lit?pression ok?
Les paupières s?arrachent un instant à la pesanteur, suffisamment pour que la rétine reçoive de plein fouet un flash qui met tout le monde d?accord : il faut absolument acheter des rideaux, arrêter de tant boire dans ces soirées minables et surtout trouver de l?aspirine.
Le nez dans le verre, Camille sent le doux picotement des bulles de gaz carbonique qui s?échappent en dansant d?un comprimé qui titube au fond du gobelet.
Les grosses gouttes chaudes de la douche qui martèlent ses épaules finissent de dissiper les brumes et brouillards matinaux si fréquents en cette période de la vie. L?odeur du café et la voix rauque de Bonnie Tyler poursuivent la lente résurrection du zombie et dix minutes de salle de bain achèvent, devant nos yeux ébahis, la métamorphose de la chrysalide encaquée de sommeil en un sémillant papillon. C?est donc une petite chose toute neuve qui sort de chez elle sans être tout à fait certaine de bien se rappeler le propriétaire du phallus si matinal qu?elle avait senti tout à l?heure.
Ces dix minutes de salle de bain restent de l?ordre de l?estimation. Le temps passé devant le miroir le matin est, surtout chez les femmes, directement proportionnel à l?âge. C?est une fonction exponentielle qui commence vers la puberté mais ne se finit pas à la ménopause. Du tout du tout. Exponentielle, cela signifie que le nombre de minutes passées à gommer les ratures du temps croît beaucoup plus vite que le nombre des ans. On pourrait d?ailleurs déduire de cette fonction la limite d?âge à laquelle l?équation devient impossible, le temps passé dans la salle de bain excédant vingt-quatre heures par jour. Ou comment mettre l?insolence en équation. Reprenons.
Camille travaille dans un bureau. Elle s?attache essentiellement à récupérer des émoluments, chiches et mensuels, en pratiquant tout autant que ses collègues les danses rituelles, les simagrées de rigueur et les ronds de jambes propres à l?organisation de toute société, à but lucratif ou non. Entre deux démonstrations de vassalité, Camille soupèse les misères du monde à l?aune des grilles de remboursements de la Blue Cross, une compagnie d?assurance. Le degré zéro de l?intérêt de son travail lui laisse du temps libre, pour s?intéresser par exemple à l?inventeur dudit zéro. Ce type, un indien, avait selon elle forcément du mariner dans une officine de bas étage d?un palais de Maharadjah, et certainement aussi du s?interroger sur le néant, la vie, la mort, qu?est-ce qu?on fout là, pour pondre un jour sans doute particulièrement humide et déprimant ce fameux zéro.
Dans l?open space du premier étage, dédié aux plumitifs, vivotent avec elle une dizaine d?individus mâles et femelles mélangés, chacun reclus entre quatre cloisons sans plafond, une version gratte-papier du mitard du bagne de Cayenne. Vu de haut, il forme un échiquier géant. Et il est heureux que personne n?ait encore pensé à recruter le personnel en tenant compte du quadrillage noir et blanc du damier.
Le moyen de communication le plus approprié dans ce système semi-carcéral reste le courrier électronique, chaque case étant munie d?un ordinateur ainsi que d?un bureau et d?un placard réglementaires. Un nombre impressionnant de blagues stupides circulent, focalisées sur les déboires sexuels et juridiques d?un président américain, ou qui s?acharnent sur un bouc émissaire, un moche, ou mieux encore, un sauvage.
Il y règne une ambiance propre à un territoire sous occupation étrangère, chacun s?affairant en toute impunité à son petit trafic. La sécurité générale repose sur un principe bien connu en temps de guerre et de marché noir qui stipule que si on commence à débiner son voisin, la répression aveugle du haut commandement s?abattra sans distinction et nuira certainement à cet équilibre précaire.
Grégoire, par exemple, le grand roux du B2, éternellement garrotté dans un col roulé noir, s?affaire depuis des années à rechercher sur le net les traces de ses origines, plus particulièrement celles antérieures aux navrants débordements de quelques braillards ivres, qui, dans les années 1790, non content d?avoir sodomisé le curé de la paroisse avec le verrat, avaient dans l?élan, c?est regrettable, mis le feu aux registres de l?état civil de l?époque. Grégoire ne comprend pas cette explosion de violence. Des têtes sur des piques et des viols de châtelaines, peut-être, mais l?incendie des registres de la paroisse, ça le dépasse complétement. C?est l?équivalent de l?incendie de la bibliothèque d?Alexandrie, un désastre colossal, qui visiblement - ça le rend fou - n?a pas l?heur d?émouvoir ses condisciples.
Non pas que Grégoire aime les livres. Il ne lit d?ailleurs pas, il regarde des vidéos. Afin de rentabiliser ses coûteux équipements, il passe à haut débit tout ce qui lui tombe sous la main, cette boulimie compulsive faisant office d?éclectisme et d?ouverture d?esprit.
Le comique de la situation réside dans le patronyme même de Grégoire. Quand on s?appelle Durand, on se rend rapidement compte que l?on réveille quelques morts qui n?ont jamais forniqué avec la moindre arrière-grand-tante de connaissance, et que tous les efforts pour remonter le long des branches maîtresses sont immanquablement détournés vers d?autres frondaisons, pas du tout du même arbre. Il se retrouve immanquablement comme ces singes des régions tropicales qui vivent sur la canopée, sautant d?un arbre à l?autre comme sur un seul et gigantesque tapis végétal.
Toujours est-il que Grégoire, se sentant investi de cette mission grandiose, subit les railleries de machine à café avec un confondant sens du devoir. Ce même sens du devoir étant, par un système de vase communiquant, complètement absent de ce pourquoi il est rémunéré. Mais ne l?accablons pas, il ne dépareille pas du microcosme que nous disséquons aujourd?hui.
Il macère présentement dans les affres de l?incertitude. Une certaine Germaine Durand, née Germaine Boudard, peut logiquement prétendre au titre d?arrière sept fois grand-mère de Grégoire. Le fil est ténu, la seule information concernant cette Germaine étant un document glané sur le web, stipulant que la Germaine en question ne voulait rien savoir, et exigeait un remboursement immédiat des assignats de M. Law. Fait ce jour à Saint-Amant?blablabla, An de grâce 1719.
Il a bien essayé de se connecter au site Internet des Mormons de l?Utah, qui, on se demande un peu, est connu pour regorger d?informations sur tous les mariages, divorces, morts subites, grandeurs et péripéties des manants de Saint-Amant, le berceau de sa famille. Mais visiblement il doit y avoir de par le monde d?autres compagnies d?assurance qui subissent un sérieux manque à gagner, et beaucoup d?autres Grégoire qui tiennent absolument à consulter au même moment ce nouvel Arbre de la Connaissance. La connexion est impossible.
Le bocal de Grégoire est situé entre deux portes utilisées en cas de feu réel, aux tripes ou même aux fesses. A droite, les toilettes. Pour l?incendie, le vrai, on prendra la porte de gauche, celle de l?escalier.
Aux antipodes de la pièce, c?est-à-dire en F8, les colonnes A, C et E ainsi que les lignes un, trois, cinq et sept servants de couloir, Marie végète. Jeune femme brune aux cheveux et aux seins à son avis désespérément plats, Marie suit les régimes et instructions de nutritionnistes agrées par la DASS pour essayer de réaliser un rêve : Comme l?air emprisonné dans un ballon de baudruche que l?on peut chasser d?un côté à l?autre par simple pression de la main, Marie aurait vraiment apprécié un coup de pouce pour, blop, faire remonter une part de l?excédent pondéral qui stagne sous sa ceinture afin de venir renforcer les avant-postes, un peu plus haut, là où convergent, pense-elle à juste titre, tous les regards des hommes (et surtout, pour dire les choses, celui de Tomas.)
Marie n?est pourtant pas une fanatique, et hormis quelques excès de jeunesse, notamment cette mémorable quinzaine ananas-café noir qui lui avait fait perdre dix kilos et son amant de l?époque, elle accepte son physique de Renault 14, et concentre ses efforts sur ce qu?elle a vraiment d?admirable : son visage.
Des traits fins, un ovale aminci, des yeux noisette en amande, des cils qui n?en finissent pas, une fossette, un grain de beauté : quand elle sourit, c?est une grenade qui se dégoupille à la tête du pauvre type qui n?avait rien demandé. Les tambourins affolés qui résonnent jusque dans les tympans de rythmes africains, les fondations flageolent, un sourire imbécile flotte sous la chevelure, les mots se bousculent, les mains se triturent, ou est-ce le contraire, la plus grande confusion s?installe, il aimerait dire, aurait aimé sourire, mais c?est trop tard, elle est partie.
Ce visage de reine, encadré par une chevelure de jais, est déposé sur un cou de cygne, lui-même délicatement installé sur des épaules d?une fragilité cristalline. Marie est gracile, fragile, féminine, une aiguière. Et si l?autre moitié, l?inférieure, nous l?avons vu, est effectivement un peu cul de carafe, Marie sait néanmoins tirer parti de ses appâts.
Apache du maquillage, elle cultive un don pour les peintures de guerre. Un trait souligne l?amande de ses yeux, un rouge vénéneux dessine l?ourlet de sa lèvre, pas trop, pas d?excès, ce n?est pas nécessaire.
La philosophie de Marie à propos de l?amour et, d?une manière générale de toute relation sociale, est à l?image de son corps, dichotomique. Elle s?embrase vite comme un feu de garrigue et le nouveau soupirant devient, après le premier baiser, et souvent le temps d?un soir, un demi-dieu, unique lumière de sa vie de célibataire. Rapidement pourtant, une ironie teintée d?amertume réduit ses relations amoureuses à de simples adages, tu me suis, je te fuis, les histoires d?amour finissent mal en général, l?autre est un miroir?
Elle habite un deux pièces d?un immeuble Haussmannien dont l?agence avait vanté les très beaux volumes. Elle l?avait visité alors qu?il était vide constatant qu?effectivement les appartements ont ca de commun avec les femmes, c?est quand ils sont nus qu?on remarque leur volumes. Elle change régulièrement la disposition des meubles dans la pièce centrale, ne supportant pas la tristesse du quotidien et encore moins celle qui s?exhale de la poussière, signe trop ostensible de la fuite du temps et des jours qui s?égrènent. Seul le piano ne bouge pas. Trop lourd. Elle joue depuis toute petite, et ses mains, aussi achevées que son visage, l?emportent alors, s?envolent, soulevant tout le reste de son corps au-dessus du quotidien. Devant son instrument, elle est aux commandes d?une fabuleuse mécanique qui, avec du Mozart comme carburant, la transporte dans un autre monde.

A l?étage inférieur, sous l?open space, sont réunis les bureaux des inspecteurs de l?assurance. Ambiance uniquement masculine, ambiance surtout déserte, les locataires de cet étage étant payés pour traquer le fraudeur, débusquer le petit malin qui croit que cambrioler sa propre maison est un moyen original et sans risques de se refaire un peu. Les fouines - comme les surnomment leurs collègues du premier étage - lorsqu?elles sont lâchées, savent patiemment tisser la toile, et par cercles concentriques cerner l?indélicatesse, flairer l?arnaque et débusquer les amateurs. Il arrivera que ce jeu de gendarmes et de voleurs, sans grand intérêt ni conséquences pour aucune des parties, ce jeu qui a rendu les fouines persévérantes, lasses, philosophes et misanthropes, tourne vinaigre. On range alors les seconds couteaux, et on appelle Tomas.
Tomas est un colosse, ancien rugbyman, dont la démarche, le maintien et la façon de mouvoir son quintal ne cadrent pas avec les archétypes qui devraient l?exiler dans un rôle de bon gros flandrin, pas très malin mais attendrissant. Tout au contraire, Tomas, souvent parfumé, toujours élégant, ressemble, taille XXL, au jeune cadre dynamique et sympathique tellement couru, fut un temps, par les organisateurs de jeux télévisés, et plus assidument encore, par les futures belles-mères. La seule et unique vraie passion de Tomas, ce sont les livres. De là une certaine absence dans son regard, la désinvolture élégante de ceux qui sont ailleurs plus souvent que de raison. Ca l?avait pris au débotté, comme ça, à seize ans.
Alors qu?il flânait dans les libraires plus souvent du côté des magazines scellés d?une feuille plastique et perchés en haut des étagères, inaccessibles aux loupiots délurés, il s?était surpris à acheter Crimes et Châtiments. 700 pages. Le cas Raskolnikov était très vite devenu, pendant des vacances pluvieuses sur une côte triste du nord de la France, le c?ur de ses préoccupations adolescentes. La transformation intérieure de cet étudiant halluciné après qu?il a refroidi Aliona Ivanovna à coups de hache, ce voyage au centre de l?âme humaine, l?avait captivé bien autrement que n?importe roman de Jules Vernes. Tomas, au début simple spectateur de cette affaire pétersbourgeoise, était de fil en aiguille entré presque physiquement dans le roman, il était en Russie, il faisait froid.
La mutation s?était opérée, et ce n?était plus lui qui tenait le livre dans ses mains mais bien le contraire. Et pour toujours. Dans les mois et les années qui suivirent, après Dostoïevski, le monde s?était invité chez lui. Kawabata, Steinbeck, Garcia Marquez, Amado, Montalban, les Anglais, les Italiens, les Français avaient suivi.
Comme il fallait quand même vivre, il avait torché des études d?il ne savait plus trop quoi, et s?était investi un temps dans une start-up qui avait tout misé sur le concept de l?huître à ouverture rapide. Après un procès perdu pour homicide volontaire à la salmonellose, la boîte avait disparu et il s?était retrouvé à la rue. Recherchant un avenir plus sûr, il avait naturellement opté pour les assurances, et avait atterri au premier étage, chez les fouines. Le voilà qui entre dans le bureau de son supérieur, M. Trange. Ecoutons.
- Vous m?avez demandé, M. Trange ?
- Hum ? Fermez la porte. Cerise (sa secrétaire s?appelait Cerise, c?était pour ça qu?il l?avait embauchée) vous a réservé un aller simple pour Changé-les-Laval. Mayenne. 53. Une vieille folle qui nous a fait chier trente ans parce qu?elle ne comprenait rien au système et croyait qu?on l?arnaquait s?est fait buter dans sa turne. Enfin. A voir. On a parlé de suicide. J?ai un peu de mal à envisager le suicide de quelqu?un qui prend un tel plaisir à emmerder le monde. A ce point-là, ça tenait de l?orgasme. De plus, se fracasser le crâne derrière l?occiput avec un objet contondant, à quatre-vingt ans et à deux heures du matin, sans que l?on retrouve l?objet qui contondit, moi, j?ai du mal.
- Contondre n?est pas un verbe, monsieur.
- Oui, oh, fait ton malin. C?est p?tet pas un verbe, mais ça a sûrement fait mal. Le type qu?a fait ça?
- ?Ou la fille...
- Une énervée alors. Remarque vu l?aïeule... Pas con, Tomas. Ouais bon, le quidam qui a refroidi notre ex-assurée, soit il a voulu camoufler le crime en suicide, et alors là, l?idée que les campagnes françaises sont encore à l?aube de la civilisation tient la route, ou alors y veut rien cacher du tout. Et là, je vois pas. T?as une mamée qui tremblote et qu?a un pacson à la banque. Tu ne rafles la mise que si la mamée s?en va légalement, tampon de l?hosto et cercueil estampillé par la préfecture, et tu vas faire le guignol à deux heures du matin à contondre à tour de bras ?
- Ou alors il était saoul.
- Aah. Tu vois qu?t?y viens à ma théorie de l?arriération mentale en zone rurale saupoudrée d?un taux d?alcoolisme qui ramène celui du chômage à une plaisanterie.
- Ben ça n?a peut-être rien à voir avec l?héritage et l?assurance. On tue par amour, par erreur, par peur, par ennui, je sais pas.
- Justement tu vas aller comprendre quel est le vocable qui va bien.
Trange est parisien depuis un tas de générations, en crève de fierté, et habite dans un appartement bien au-dessus de ses moyens rue de l?Université, parce que Paris, aaah Paris. Tomas connait le couplet, et, même s?il n?est pas sûr qu?à Changé-les-Laval la libraire soit chroniquement en rupture de stock de l?édition de poche des Frères Karamazov, il garde une image respectueuse des travailleurs de la terre. Il en est même un peu chiant. Des fois. Ca part un rien loufoque, cette histoire, mais un séjour à la campagne n?est pas pour lui déplaire.
Il vient de découvrir une nouvelle mine de sensations imprimées en format poche. L?unique chef d??uvre de Peter Kennedy Toole, un génie suicidé à trente ans qui a écrit un livre dont le titre, la Conjuration des Imbéciles, est en lui-même un bijou, qui vaut à lui seul le prix Pulitzer. Il avait hâte de plonger dans l?univers décalé d?Ignatus, cet étrange bonhomme de la Nouvelle Orléans. Mais il lui faut pour cela du calme. Du vert, une pension de famille sans trop de jolies filles aux alentours, quelque chose de propice aux délices de la lecture. Une enquête sur un meurtre crapoteux aux confins de la Normandie et de la Bretagne correspond bien à la conception qu?il se fait d?un séjour paisible.
Dans le TGV, Tomas distrait ses neurones apathiques par des vues de prés, de prés avec vaches, de prés avec mare et tracteur. Des natures mortes, assez. Lorsque le paysage derrière la vitre s?assombrit, son visage ressort comme un fantôme indécis. Son regard transparait alors avec la même expression de sérieux et d?étonnement mêlés qu?il avait découvert sur une photo de lui enfant, bras croisés sur le pupitre de sa classe de maternelle. Comme si la lumière et le reflet dans la vitre avaient tamisé son image, n?en laissant transparaître que les traits intemporels et gommant les effets de l?âge. Il se trouve beau, plutôt, et comme il n?a jamais subi d?échec lors de ses prises d?assauts sentimentales, et que toutes les places, plus ou moins fortes, avaient cédé en reconnaissant une grande élégance à l?envahisseur, il avait cette beauté qui vient de l?assurance et l?assurance des gens beaux.
L?effet du train chez lui est immuable : après la sortie de Paris, son esprit se met à gambader. Il commence par un état des lieux de ses amours. Tomas, à 30 ans, n?est pas marié. Il considère les femmes comme des personnages de roman divinement farfelus et diaboliquement attirants. Il ne sait jamais, quand il ouvre la première page d?une nouvelle relation, s?il s?embringue avec une Emma Bovary, une Madame De La Tour ou une Lolita. Peu importe, il place les femmes, dans son bestiaire personnel, largement au-dessus des hommes (lui inclus) qu?il trouve pour le moins veules et égoïstes.
On le surprend, dans le TGV 3018 pour Rennes, arrêt au Mans et à Laval, à s?interroger sur Valérie. Charmante jeune chose blonde avec un regard qui lui avait mis les jambes dans la ouate pour la matinée, cette demoiselle était amoureuse de deux hommes, dont lui, quand même. C?était sa première e-amante, sa première maîtresse électronique. Elle travaillait un étage au-dessus de lui. Ils s?étaient rencontrés sur un dossier épineux, une prostituée qui avait contracté le sida, et considérant le préjudice comme accident du travail, demandait à l?assurance un dédommagement que l?on ne qualifiait même plus, au bureau, d?astronomique mais d? « américain ». Toujours est-il que longtemps après que la pauvre fille se soit fait rembarrer, Tomas et Valérie avaient continué de s?envoyer des pelletées d?octets dont la teneur, au fil des mois, était devenue de moins en moins professionnelle : Tomas, aujourd?hui j?ai mon Aubade bleu, ou bien : Valérie, dans dix minutes dans le cagibi à fournitures? Il est difficile de trouver un angle de lecture qui parviendrait à étouffer l?incendie érotique qui grésillait entre ces lignes. Ils étaient passés de taquineries mutines, de compliments souvent littéraires pour lui, plutôt enflammés pour elle, à des vues beaucoup plus précises sur la façon dont ils envisageaient, d?un commun accord, l?aboutissement de leur relation.
Ces échanges épistolaires étaient les préliminaires amoureux dont tout amant se délecte, mais qui, comme tout préliminaire, a le don d?agacer. Surtout les hommes. Après de frénétiques clapotis sur leur clavier, ils s?étaient retrouvés dans un chinois, en banlieue, loin, pas bon. Valérie était mariée, et la seule idée de se faire prendre en flagrant délit d?adultère la glaçait, bien qu?elle redoutât peu les éventuelles violences de son mari. Le regard des autres suffisait à la terroriser comme les yeux verts du chat de Thérèse Raquin, dont elle n?avait certainement pas lu la moindre page. Un divorce, sa famille au courant, ses enfants déçus ou pire, tout cela lui retournait les tripes. Mais Tomas aussi lui retournait les tripes. Le dessert, dans sa petite voiture aux couleurs pastel à la mode, s?étirait de rendez-vous en rendez-vous, pour bientôt représenter l?essentiel du gueuleton.
Arrivé à ce point, les mails virèrent à la pornographie, carrément. Des langues lascives et des mains câlines précédèrent des injonctions sommaires et explicites. Puis, le mari voyageant de ci de là, l?occasion avait été saisie, et une nuit d?hôtel qui aurait du être un feu d?artifice avait été préparée. Las, l?amour physique n?est pas une compétition de gymnastique. Et même si Tomas avait acquis au contact de son beau-père cette volupté des gens de bouche, n?importe quel amateur de sport témoignera qu?il faut être deux pour faire une partie intéressante. Valérie était restée quasi-immobile, glacée, imaginant à tout moment son mari entrer dans la pièce avec son sourire si beau aux lèvres et un calibre 38 à la main. Ils s?étaient quand même endormis, lovés l?un contre l?autre, sûrement la plus belle partie de l?aventure. Le paroxysme des libidos évanoui, un câlin fraternel avait doucement, paisiblement, refermé la page.
Au matin, les tripes de Valérie avaient réagi les premières. Avant d?en référer aux autorités supérieures et laisser les synapses idoines enregistrer dûment l?angoissante sensation en question, elles hurlèrent que non ! Pars ! Ne retourne pas ! Je ne peux pas, je ne peux plus !
Le message éructé n?avait pas cet onctueux, ce phrasé typique du centre de la parole. C?était brouillon, saccadé, mauvaise respiration d?accompagnement, gestuelle grand guignolesque, y?allait sûrement avoir du blâme. Mais le message était sorti, et l?information passée. Au vu des nouvelles que les yeux de Valérie ramenaient en toute hâte au cerveau, rapport à l?attitude de Tomas, son demi-tour dans la pièce, la tristesse émanant de chacun de ses gestes, et le fait, quand même, qu?il ne se retourne point, il semblait bien que le principal fut sauf. On avait évité le divorce, l?ulcère gastrique, les prétoires de justice, l?hypertension artérielle, le bannissement de la famille. De justesse. Mais le train ralentit, nous voilà à Laval. Reprenons.

Le décor de la gare plonge immédiatement Tomas dans une ambiance provinciale où, chaque chose à sa place, l?utilitaire prime. Un carrelage, résistant désespérément à l?usure depuis l?après-guerre, l?accueille avec le manque d?enthousiasme de ses couleurs marronnasses. Tomas traverse le hall, son regard glissant sur les brimborions et les titres accrocheurs des tabloïds locaux. La double porte battante, ses bourrelets de plastique élimés et ses gonds rouillés lui refusent d?abord l?accès à l?extérieur, cédant finalement à la poussée de son épaule. Comme un animal méchant et borné, la porte se rabat vicieusement sur sa cheville qui traînait en arrière-garde pour laisser à la valise l?opportunité de se dégager de ce piège infernal. Le coup de pied de l?âne.
Cet avatar, hormis le tonitruant « merde » claironné sur la Place de la Gare, passa pourtant inaperçu. Les chevilles de Tomas étaient en effet habituées à des traitements autrement douloureux lors de matchs de rugby disputés dans un esprit toujours viril mais rarement correct.
Tomas sort donc, et monte dans un taxi aux sièges rouge vomi, dont tout l?habitacle souffre justement d?un relent âcre et acide d?un récent renvoi. Ce remugle vient en fait d?un petit sapin orange suspendu au rétroviseur intérieur qui doit concentrer la vidange gastrique d?une meute d?animaux malades. C?est en vente libre ? Certes, l?idée de faire correspondre l?odeur et la couleur ne manque pas d?originalité, mais l?homoncule qui sert de chauffeur doit-il imposer cet exercice de style à tous ses clients ? Le nabot prend l?adresse de l?hôtel, et sans un mot démarre son diesel. Cela fait regretter à Tomas la puanteur initiale, le mélange ainsi crée dépassant tout dans l?échelle de l?immonde.
Il avait plu en Mayenne avant son arrivée, et le soleil du soir joue maintenant à étinceler dans les flaques de la route, faire miroiter un toit humide, comme tous les enfants du monde, il fait le guignol avant d?aller se coucher. Le bruit des pneus sur la route détrempée, le vent frais de sa fenêtre ouverte, le soleil qui lui fait plisser les yeux, Tomas est reparti dans ses rêveries. Il en est précisément à élucubrer sur le message de l?évangile, et à se demander si, décidemment, le Christ n?était pas le premier communiste de l?histoire, quand une décélération sensible du véhicule le pousse légèrement en avant. Il lève les yeux.
[4 oct. 2015 14:02:50] Montrer les messages en version imprimable    Voir le profil d'un membre    Envoyer un message privé [Lien] Dénoncer ce message comme incorrect : Veuillez vous connecter d'abord  Aller en haut 
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