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Masculin EmmanuelN
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Le Boucher Mandchou

Dans mon pays du bout du monde, ma mauvaise herbe du macadam parisien, il y a trois choses avec lesquelles tu ne rigoles pas, dans le désordre : les ongles, les cheveux et les dents. Je ne suis pas sûr d?avoir réellement saisi les ressorts sousjacents, les motivations subconscientes, ou même l?étiologie de cette névrose, mais il ne semble pas aberrant d?y voir, encore, quelques délires religieux voire métaphysiques. Quelque chose comme : « bé oui, mais c?est peut être tout ce qu?il me restera quand je me présenterai devant le Très Haut, et, va savoir, peut être qu?une dent cariée ou un ongle rongé seront éliminatoires dans les présélections pour le paradis. Avoue que ce serait trop bête, après avoir cochonné quelques milliers de dimanches de ces heures affligeantes de messes laborieuses, d?avoir avalé quelques kilos de galettes azymes et sans goût, se serait trop bête disais-je de trébucher sur un détail aussi insignifiant.» Comme les américains - les riches - ont leur poches pleines d?assurances vie, de plans pour ma retraite à Hawaï, de plans comment-je-paie-moins-d?impôts, de plans mais-je-veux-pas-vieillir, il est tout simplement impensable de laisser au hasard un truc aussi important que la vie éternelle.
En ce qui me concerne, l?ensemble de mes plans épargnes sont résumés parfaitement par mon amie Scarlett dans Autant en emporte le vent, «after all? tomorrow is another day». Je suppute que mes cheveux, mes dents et mes ongles seront, au lendemain de l?Armageddon, sans doute éliminatoires. Mais je ne pense même pas participer à la sélection. J?espère, en fait, secrètement, me consumer en enfer au brasier de tes yeux, même si je dois reconnaître que si cette idée iconoclaste respecte plutôt la lettre, elle dénature quelque peu l?esprit de châtiment, qui, je crois, suinte de ses croyances d?un autre age.
Tout ça pour te dire, mon soda qui pétille encore après toutes ces années, que depuis que je suis en territoire Mohawk, jamais au grand jamais ne me suis-je approché d?une de ces officines empestant le clou de girofle et quelques autres huiles plus ou moins essentielles. Un philtre malin, mélange d?une trouille définitive de la roulette, d?un irrespect absolu pour les docteurs de tous poils, et d?une haine farouche pour cette secte malfaisante qui larde, poinçonne et taraude vos gencives dans un irrespect total des conventions de Genève, un philtre donc m?empêchait de m?approcher du terrier d?un de ces gougnafiers. Il faudrait éliminer les dentistes. Je veux dire, radicalement, comme les termites. Ou les stériliser au moins. Quand on y pense, un dentiste n?est il pas beaucoup plus douloureux qu?une termite ? Et infiniment plus coriace à toute éradication ?
Il est, dois-je ajouter, une autre raison, qui me faisait soigneusement éviter la soue de ce nuisible. Le dough, le fric. Non seulement ces sadiques pulvérisent les gencives des gens avec des outils moyenâgeux et un sourire sardonique (et vice versa), mais ils n?oublient pas non plus de ponctionner ton compte en banque, pourquoi se gêner. Le dentiste creuse avec autant d?avidité ta molaire cariée et ton déficit chronique.
Et puis.
Et puis il est de ces matins, inondés de soleil, où le souvenir de tes cils sculptent dans l?air calme de chimériques grâces, où ta fossette, dans mon rétroviseur, se creuse au seuil d?un sourire, préambule d?un instant séraphique, où le lac de Winchester qui tremble encore d?une brume laiteuse et familière, me susurre que si vas-y, bien sûr, entreprend mon garçon, de ces matins qui te font faire des choses stupéfiantes, par exemple appeler un dentiste.
Dabaoui. Hubert. Ca me semblait pas mal comme nom de dentiste, plutôt que Mengele, je veux dire. Je trouvais ce patronyme rassurant, un nom joufflu comme le nain de Oui Oui, un nom lisse, rond, onctueux comme un yaourt grec, avec des morceaux de fruits dedans. Un type qui me verserait le thé comme dans son Liban natal, un type qui comprendrait que je ne joue pas dans la même division que les autres, que je veux juste que mes dents ne tombent pas, et qu?elles soient toujours capables de mordre la vie voire, si l?occasion se présentait, le lobe de ton oreille.
Dabaoui, dans mon imaginaire un peu dadais, ne pouvait pas être tout à fait mauvais.
Et mon imaginaire avait tort. Comme d?habitude.
La première séance a duré quatre vingt dix minutes. Sans mi-temps. Pas le droit aux remplaçants. Un long tunnel de nuit et de brouillard, avec un projecteur du Parc des Princes à vingt centimètres de mes yeux, plus du tout lac immense, et de moins en moins verts. Derrière moi se tenait un nervi, gnome malfaisant, bricolant je ne sais quoi dans un cliquetis sinistre. Durant les premières minutes de jeu, ma défense soutint des attaques que les journalistes du pays de l?Ovalie auraient qualifiées de rugueuses, viriles, hin ? Pôl ? Tée, c?est ruugueeuuux, y?a de l?hormaunne là-dedin. Sur l?aile gauche, tout particulièrement, l?équipe des blouses blanches poignassaient le gazon à grand renfort de crampons pas du tout règlementaires, des trucs pour escalader les glaciers ou quoi ? L?arbitre m?accordait alors un sédatif, et le temps que mes mains aux articulations blanches d?une crispation hagarde baissent leur garde, une aiguille effilée pénétrait ma gencive sans défense. Avec ma langue de carton je ne pouvais même plus geindre tout mon saoul, mais au moins mes trijumeaux, assommés pour le compte, ne remontaient plus au cerveau des « may day, may day ! » affolés et douloureux.
La guérilla Dabaouiste reprit alors de plus belle, et faisant feu de tous bois, activait ses orgues de Staline, pilonnant ma cavité buccale d?une quantité délirante de missiles vraisemblablement guidés au laser qui secouaient toute ma gencive comme une vulgaire banlieue de Beyrouth, dans une fureur d?Armageddon (je suis content de moi, j?ai réussi à caser deux fois le mots Armageddon. Dans une chronique sur mon dentiste, faut quand même le faire).
Après le coup de sifflet final, titubant et ivre de lidocaïne, je rampai jusqu?au guichet afin de m?acquitter d?une contribution aussi peu facultative qu?insignifiante. Je ne savais pas que les dentistes avaient emprunté la formule des psy « si tu paies pas, ça vaut pas. Hum ? Oui, en liquide ». Je considérai malgré tout mon débours comme une rançon, une sorte de tribut de guerre pour-que-tout-cela-cesse-maintenant. Après m?être acquitté de ce qui doit correspondre au salaire annuel d?un dentiste français, la jeune soubrette derrière le comptoir me demanda si jeudi prochain à dix heures ça allait ? Ca allait où ? Demandai-je, ruinant à tout jamais les maigres chances d?emballer la poulette.
-Ben, vous avez un rendez vous avec le Dr. Yokohama, pour votre « root canal ».
Root canal. Rien que le mot fait mal. Dr. Yokohama ? C?est qui ? Un ancien criminel de guerre japonais encore en activité ? Surnommé le boucher mandchou à l?apogée de sa gloire ?
Non, jeudi à dix heures ça n?ira pas du tout, tentais-je de bredouiller avec ma langue en carton. Très bien reprit-elle, m?éclaboussant d?un sourire au tritium qui devait sans doute dégager un halo fluorescent et fantomatique dans l?obscurité.
Sur le trottoir, épongeant maladroitement le sang qui s?épanchait de la zone des combats - rapport à la morsure que, sans m?en rendre compte, je venais de m?infliger tout seul ? je ruminais sur le sens du « très bien » claironné par la geisha aux dents radioactives. Est-ce que Yokohama San serait capable de venir me chercher jusque chez moi, et me traîner de force dans une automitrailleuse blindée directement sortie des pages de Tintin et le Lotus bleu ?
Par mesure de protection ? et aussi un peu de vengeance, soit ? j?ai appelé le jour même le bureau du « Department of Homeland Security » le plus proche et j?ai dénoncé sans ciller le Dr. Dabaoui, oui, monsieur l?officier, un dangereux fanatique, un type de l?axe du mal à n?en pas douter. Il parait que de dénoncer anonymement est un acte patriotique en soi, alors pourquoi se gêner ?
Voila. Aujourd?hui, Dabaoui macère dans son pipi dans un pyjama orange à Guantanamo. Faut pas me chercher.
Ce soir, je voudrais tellement t?embrasser, luciole de mes nuits sans lune, mais avec tout ce carton dans la bouche, ce serait gâcher.
[2 juin 2011 21:15:41] Montrer les messages en version imprimable    Voir le profil d'un membre    Envoyer un message privé [Lien] Dénoncer ce message comme incorrect : Veuillez vous connecter d'abord  Aller en haut 
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