Site Web VoilaNewYork Bienvenue Invité  |  Nouvel utilisateur  |  Connexion
Identifiant Mot de passe
  Chercher  
  Index  | Sujets récents  | Messages sans réponse


Lien Rapide »

Statut du Sujet: Actif
Total des messages sur ce sujet: 1
[ Aller au dernier message ]
Ecrire un nouveau sujet
Auteur
Sujet précédent Ce sujet a été vu 1151 fois et a obtenu 0 réponse(s) Sujet suivant
Masculin EmmanuelN
Visiteur




Inscriptions: 5 mai 2011
Nombre d'envois: 12
Statut: Déconnecté
Répondre à ce message  Répondre avec le message en Quote  
l'urine du coyote

Il me semblait encore tout récemment avoir dûment répertorié l?ensemble des cataclysmes, malédictions, fléaux et calamités divers que seule la Nouvelle Angleterre est à même de produire dans des délais minuscules. Mais je me trompais lourdement :
Un raton laveur vient de s?installer avec armes et bagages dans mon garage.
Quand on m?a prévenu de l?intrusion, j?ai souris benoitement : le raton-laveur est ce sympathique mammifère déambulant nonchalamment dans le journal de Mickey que je lisais, petit garçon, en regardant tomber la pluie de juillet quelque part sur la côte picarde, pour ce qui constituait mes vacances-au-bord-de-la-mer-chez-Papé. Une chose de poil et de moustaches, aimable cousin de cette marmotte qui s?ébroue dans mon jardin et se défonce littéralement au trèfle. Je ne sais pas ce qu?ils mettent dedans, il faudra que j?essaie.
Mais hier, je l?ai vu. Le raton-laveur. Et j?ai arrêté de rire. Ignatius, comme je l?ai baptisé, est un monstre sanguinaire, gros comme un castor, une machine à tuer qui a du bâfrer le chat du voisin et quelques écureuils. Le racoon, en effet, est omnivore. Il a bouffé mes poubelles, les gentils animaux de la forêt, les graines pour ma pelouse, et il vient d?entamer la table de ping-pong. D?une voracité et d?un sans-gêne à la limite du concevable. Quand j?ai ouvert la porte du garage, des tremblements dans les jambes et une pelle à la main, c?était Beyrouth.
Le gougnafier avait tout salopé, on aurait dit la cuisine après que mes fils aient reçu « quelques amis ». Ni une ni deux, mon cerveau fertile et toujours avide de nouvelles aventures aussi farfelues qu?improbables, mettait en place un piège aussi compliqué qu?inefficace. Pour éloigner les racoons, ma squaw du désert, il faut de l?urine de coyote. Or il se trouve que ? à défaut d?urine ? j?ai effectivement un coyote à proximité de chez moi, celui-là même qui loge dans le cimetière de la ville. On élabora donc, mon cerveau et moi, un stratagème où il était question de grands trous agrémentés de petits animaux morts, dans lequel un récipient apposé proprement aurait permis de récupérer le précieux liquide que le grand chien n?aurait pas manqué d?émettre suite à la trouille bleue, rapport au trou, conséquence de la surprise. Quelque chose comme ca. J?avais même pensé me procurer une lunette infrarouge pour suivre mon Isengrin dans ses tournées nocturnes et décider scientifiquement du meilleur endroit pour tendre mon piège.
Ce fut le moment où ma dulcinée, dans un sourire castrateur qui traduit proprement donnait « bon ca suffit les conneries », m?avait donné l?adresse de Monsieur Jardinage. J?y pus acquérir ladite urine, lyophilisée, empaquetée, prête à l?emploi pour un prix d?une modicité déconcertante. Paient? ils des travailleurs tout autant immigrés qu?illégaux à courir après les coyotes du côté d?El Paso, pour, un bol à la main, tenter maladroitement de collecter quelques gouttes ?
Vu la taille de l?étagère où s?amoncelait des centaines de boites il fallait imaginer soit des armées de types courant dans la sierra avec des bols, soit une sorte d?étable où l?on aurait parqué les chiens sauvages en reliant leur organes génitaux à une tubulure flexible qui aurait collecté des litres d?urine quotidienne.
Déçu, humilié, mais en mon for intérieur soulagé de remettre à plus tard mon piège imbécile, je me ressassais ce « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire » éructé un jour par un type qui n?avait sans doute pas de racoon dans son garage. Et c?est donc petitement que j?ai éloigné le nuisible, saupoudrant, ici et là, la putride décoction.

A propos de nuisible, et en sautant du racoon aux adolescents, il faut que je te dise que les derniers mois de ma misérable existence ont été saccagés par les deux malfaisants que j?abrite sous mon toit depuis leur naissance, n?ayant eu ni le courage ni la lucidité de les balancer dans des paniers d?osier dans la Seine à la sortie de la maternité. Aujourd?hui c?est trop tard, aucun panier ne serait assez grand pour contenir ces masses musculaires quasi-hulkéennes que j?ai moi-même contribuer à produire.
Alors que je m?attendais benoitement à vivre paisiblement aux côtés de deux acharnés du travail qui m?auraient présenté chaque samedi de jeunes Lolitas affolantes, tondu ma pelouse, repeint mes plafonds et planté mes rosiers, je dus me rendre rapidement à l?évidence que l?adolescence ne rime que très approximativement avec décence où reconnaissance.
Outre les joutes verbales avec des professeurs frénétiques et échevelés, pendant lesquelles je tentais maladroitement d?éviter le pire à grand coups de futur et de conditionnel, je dus aussi me préoccuper de trouver un établissement d?enseignement supérieur qui accepte des bulletins scolaires surréalistes, témoins, assurément, d?une grande indépendance d?esprit.

Je reviens donc de visiter une université sise au c?ur de Boston la fière qui a eu la folie d?accepter Louis l?an prochain. Folie monnayée à un prix qui remet le kilo de cocaïne sur l?étagère du tout-à-un-dollar, mais qu?y puis-je, c?est la chair de ma chair, mon tout petit un fragile teenager prit dans la tourmente de notre monde fou, et je me dois, capitaine du bateau de sa vie, de le diriger, l?écartant avec agilité des pirates, de El Nino, des mauvaises notes, et des jeunes filles qui n?ont pas dix-huit ans. Je n?étais donc pas au milieu de ces colonnades qui jouxtent le parc du centre-ville pour reprendre des cours de fac, fantasme pourtant récurrent qui encombre mon sommeil quand tu veux bien laisser un peu de place. Je reprendrai des études quand j?aurai fait sauter la banque, quand mon médicament miracle, réduisant des sarcomes comme des oranges rien qu?en agitant la boite de comprimé devant la tumeur hébétée ? non, madame, pas besoin d?enlever votre soutient gorge ? m?aura fait riche. Je tapoterai alors la cendre d?un énorme cigare, vautré dans mon canapé Armani, regardant d?un ?il gourmand les prospectus des Universités du coin, finalement l?ethnobotanique c?est peut être un peu chiant. T?en penses quoi chérie ?
J?étais donc à Boston pour encourager mon fils à reprendre des études qu?il a ? espérons momentanément ? totalement abandonnées. C?est sa période nihiliste. Sauf pour la guitare et les filles.
Je voyais Louis, la trentaine, des études de finance internationale en poche, atterrissant en trombe à Singapour, me lançant entre deux meetings dont le bien être du monde dépendait un « salut papa, je passe à la maison dimanche, avec Mélanie. Mais si tu sais, la grande blonde. Pour ta retraite au fait, c?est dans la poche, j?ai sécurisé un deal de la mort, on peut acheter l?Ile de Ré, prévient maman, je t?aime ».
Je n?avais pas bu beaucoup plus que d?habitude, je me laissais simplement bercer par la présentation d?un professeur en stratégie-très-compliquée. Et il suffit que l?on me fasse miroiter un BTS bilingue de sténo pour mon fils pour qu?instantanément je le vois débarquer à Logan avec des tas de choses importantes à faire, je t?expliquerai papa. Je suis comme ca. Sans doute parce que ma vie est plus facile à vivre les yeux fermés tout au fond de mes draps que réveillé en face de mon Néandertal.
Je ne parlerai pas ici, faute de place, de mon deuxième zombie, garçon socialement beaucoup plus intelligent que son père qui négocie ses mauvaises notes avec le doigté d?un ambassadeur de la Corée du Nord à L?ONU, il ira loin, mais pas tout de suite.
Le capitaine du bateau va avoir des faux-frais, et c?est pour ca qu?il se lève tous les matins dès potron-minet pour grossir le flot des travailleurs suburbains rejoignant l?usine, les traits tirés par une bière de mauvaise qualité.
Bien sûr, pour m?excuser de n?avoir pas écrit plus tôt, cette dithyrambe est à la fois un peu courte et beaucoup trop longue. J?aurai pu me limiter, zapper le pipi du coyote, résumer, concentrer, aplanir, raboter. Mais ce que tu lis n?est qu?une synthèse réduite à feu doux du texte original que je m?apprêtais à t?envoyer, ne fussent les limitations imbéciles et péremptoires de ma messagerie électronique et inculte. Comme quoi, à quelque chose malheur est bon.

Je ne t?embrasse pas, je file au jardin. J?ai la détestable impression qu?un grizzly est en train de saccager mes framboisiers. Il va me falloir dégoter du pipi de tigre à dents de sabre.

On pourra retrouver toutes les chroniques de l'auteur dans son livre DECALAGES aux editions Benevent, sur amazon.fr ou dans les librairies francaises
[22 mai 2011 14:16:01] Montrer les messages en version imprimable    Voir le profil d'un membre    Envoyer un message privé [Lien] Dénoncer ce message comme incorrect : Veuillez vous connecter d'abord  Aller en haut 
[ Aller au dernier message ]
Montrer une version imprimable  Ecrire un nouveau sujet