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Masculin EmmanuelN
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La Conjuration des Imbeciles

Comme tu me vois là, je suis très occupé, débordé. C?est parce que je m?intéresse de près à la zététique. La zététique, fondée par le sceptique grec Pyrrhon (365-275 av. J.-C.), étudie de façon scientifique les phénomènes dits paranormaux. Or, comme tu vas le découvrir dans une minute, il se passe des tas de choses extrêmement paranormales autour de moi ces derniers temps, et mon esprit cartésien et scientifique est à la recherche d?une explication tant soit peu rationnelle.

Je croyais avoir cerné et listé, avec une précision que l?on ne trouve plus guère qu?au Synchrotron de Genève, les pires fléaux qui s?acharnent sur le Massachusetts, mon état d?adoption. Pour certains d?entre eux, tu t?en souviens ma rose pourpre, quelques notes farfelues ont déjà été imprimées ici même. Pour les autres, j?y viendrai dans quelques pages. On peut citer dans le désordre, la neige, la police, les termites, le gardien des terrains de tennis, les fourmis charpentières, les dentistes, les plombiers, la police, les conducteurs bostoniens, les compagnies aériennes ou les hommes politiques.

Or j?ai récemment découvert une catégorie socioprofessionnelle qui, dans le domaine des chancres et pestes divers, explose littéralement toutes les échelles cataclysmiques jamais imaginées. Il s?agit des entrepreneurs de travaux publics. Puisqu?ils ont dévasté ma rue pendant huit mois, atomisé ma ligne téléphonique, fait ? littéralement - exploser une maison du coin, déraciné le mauvais arbre et également inondé la moitié du quartier, et qu?ils ne sont finalement qu?une poignée de gougnafiers dirigés par un ou deux incapables, il me semble juste rétribution de les mettrent en évidence sur l?étagère que cette rubrique représente.

Tout commence par un matin froid et brumeux au cours duquel, du bout de ma rue, surgirent comme des monstres de la guerre les mondes une armée de Caterpilars, buldozers, et autres Bobcats, comme une avant-garde de chars avançant au pas et protégeant une armée de tirailleurs, en l?occurrence mexicains, épaules larges, jeans déchirés, ceinture d?outils autour de la taille, du genre que l?on aperçoit sur les calendriers de camionneurs à la sexualité trouble. Bref, les contractors ? Huns des temps modernes - attaquaient bien notre village en ce petit matin grisailleux. J?avais tout juste le temps d?escamoter ma Ford dans le lac, et, respirant avec une paille pour ne pas qu?ils? Ouais. Faut pas charrier quand même. Il me faut rester un minimum crédible, non ?

Toujours est-il que les Attilas en marcel et casque jaune avaient en une journée dégagé le petit bois derrière chez moi (savez vous quoi qui n?y a ? Comme demande la chanson : des buldozers avec des roues comme des meules de foin, des moteurs de 747, et surtout, l?arme suprême, le bipbipbip stridulent quand ils reculent).

En à peine une semaine, et sans préavis, ils avaient éventré la rue et amené d?énormes tubes bleus pétant qui étaient censé - comme nous l?expliqua la petite note cochonnée glissée sous notre porte quelques mois plus tard - remplacer le système d?égouts vieux de Mathusalem, c'est-à-dire, ici, environ vingt cinq ans. Cette petite note avait rassuré le voisinage : il semblait au moins que toutes ces grandes man?uvres, contrairement à leur consoeurs militaires, avaient un dessein, une ambition, un but, et par voie de conséquences un dénouement plus ou moins prévisible.

Les Huns violaient donc devant nos yeux la terre sacrée des Mohawks avec des objets térébrants d?une dimension cauchemardesque, peut être, mais c?était pour la bonne cause, c?était pour que mon caca puisse cingler, en avant toute, et gagner l?océan dans un glissement silencieux et feutré. Je restai quand même un peu sidéré par l?évaluation du nombre d?excréments quotidiens que les ingénieurs avaient du avancer pour installer des tuyaux de deux mètres de diamètre, mais bon, qui suis-je pour argumenter sur le débit de caca à Winchester, Massachusetts ? Je te le demande. Toujours est-il que les types creusaient creuseras-tu avec une vélocité de toute évidence en rapport direct et étroit avec le prix du mètre de tuyau installé, prix exorbitant, puisque sans doute discuté à coup de Beretta 38mm au fond d?une officine sombre et pestilentielle de la mafia locale. Une fois le gigantesque intestin en polyester bleu enfoui dans le sol, les types replaçaient la terre par-dessus, et espérais-je alors naïvement, allaient subséquemment recouvrir tout ça d?un ruban d?asphalte lisse comme une peau de bébé. Pour tasser toute cette terre, ces malins de Tatares avaient amené une machine tout droit sortie des ateliers du diable, qui martelait frénétiquement le sol dès potron-minet. Tous les matins donc, comme dans « Jurassic Park », nous observions la surface de notre café se rider d?ondulations circulaires et centrifuges, ça y est revoilà les fous. Je m?obstinais à espérer que les bipbipbip des chevaux d?acier reculant plein pot dans la rue cesseraient de me sortir de mes rêves à six heures du matin, et que la terre, et par conséquent mon bol de café placé dessus, arrêterait de trembler. L?avènement d?un monde nouveau et juste se dessinerait derrière le rideau de fumée opaque et pestilentielle de diesels monstrueux.

C?est là qu?intervient la zététique. Le paranormal ayant manifestement envahi mon quotidien, je me plongeais alors, tout comme je t?ai dit plus haut, dans les manuels de sorcellerie et art de magie noire pour esquisser un semblant de contre attaque. Après avoir acheté quelques camions miniatures et deux ou trois Playmobile « Les ouvriers dans ta rue » au Toy?s R us du coin, je les avais installés sur mon établi, sorti la chignole et attaqué à la mèche de douze leur misérable enveloppe de plastique. Méthodiquement dévastés, brûlés, déchiquetés, ils faisaient nettement moins les malins. Hélas, cette parodie de magie noire s?avéra être un échec lamentable comme tu vas t?en rendre compte dans une seconde.

En effet, je m?aperçus un beau matin qu?ils recommençaient à creuser devant chez moi alors que nous touchions au but. Après avoir recouvert toute la rue d?une couche d?asphalte, les voila qui reprenaient les marteau-piqueurs et rouvraient la plaie toute juste cicatrisée, je parle de la rue mais aussi de mes tympans. De la connerie à ce niveau là, c?est plus de l?art c?est du sacerdoce. Je pris alors un jour de congé pour partir aux fonds des bois hurler mon désespoir, et invectiver le Tout-Puissant.
Après un autre mois de déchaînements sonores et vibratoires, j?abandonnai la place, et m?envolai vers la Terre de mes Ancêtres, je veux parler de la grande quinzaine du vin de chez Auchan, pour me ressourcer et retrouver goût à la vie, dilapidant du même coup l?ensemble de mes congés annuels. En revenant deux semaines plus tard, j?appris par mes voisins au bord du suicide que oui, non, en fait plutôt non, ils n?avaient pas avancé d?un pouce, ouvrant chaque jour ce qu?ils avaient bouché la veille, Pénélope des travaux urbains. L?ersatz de chef qui déambulait vaguement au milieu de cette Berezina de l?efficacité ne semblait pas en mesure de décrire trop précisément ce qu?ils faisaient jusqu'à ce qu?un soir les ambulances et les voitures de pompiers bouchent ma rue dans un cortège de pinpons et de wouwouwous, qui me firent presque regretter les bipbipbip sus mentionnés. J?appris alors que, à force de perforer la rue comme un gruyère, ils avaient fini par toucher une canalisation de gaz, et envoyer la maison attenante dans la catégorie des souvenirs. M?effleura un instant l?idée que cette sarabande n?était qu?un vaste jeu de bataille navale pour schizophrènes à casques jaunes, une conduite de gaz, ça vaut bonbon et si tu pulvérises une maison c?est extra balle, tu rejoues.

Bref, au propre comme au figuré, ça sentait le gaz. Que faire ? Appeler la police ? Mais elle était là, la police ! Sur place depuis le début des travaux, en la personne d?un agent des forces de l?ordre (si on compte au poids y?en avait même deux), thermos de café à la main, lunettes noires sur les yeux, censé régenter une circulation inexistante, tout le monde ayant fui depuis longtemps ce territoire banni des dieux.
Les virtuoses de la connerie accrochèrent aussi à leur palmarès déjà pourtant respectable un autre exploit. Cette fois-ci ils atomisèrent d?un coup de mâchoire de bulldozer (je te dis, c?est Jurassic park) la canalisation d?eau, qui, puisque courante, envahit le voisinage comme la Mer Rouge submergeant l?armée de Pharaon. Sauf que je ne suis pas Pharaon et que je n?ai jamais asservi le peuple juif pendant deux cents ans (ça me dirait quelque chose, non ?).

Je me dis parfois que l?ouragan Katrina est un prétexte et que l?on se rendra compte dans quelques années que les inondations de la Nouvelle-Orléans n?avaient rien d?un phénomène naturel, mais bel et bien du super bingo de ce jeu de dingues dont je n?ai toujours pas bien appréhendé toutes les règles.
Après qu?ils eurent tant bien que mal réparé toutes leurs gaffes et errements divers, nous nous retrouvâmes « back to square one » avec une rue re-asphaltée. Ils entreprirent bien de saloper au maximum leur travail en perforant encore une fois la rue pour apposer les plaques d?égouts qu?ils avaient oublié d?installer au moment de mettre le revêtement, et également en martyrisant les quelques trottoirs encore indemnes après cette boucherie. Le résultat final (enfin, final, je scrute encore tous les matins le bout de ma rue, m?attendant à les voir débarquer, éventrant encore cette pauvre rue pour récupérer les outils qu?ils ont sûrement oubliés sous le bitume, et pour fignoler encore quelques petits travaux merdouilleux), le résultat final, donc, est une rue refaite à neuf dont il faudra, après le prochain hiver, boucher les nids de poule les plus énormes.

C?est dans cette ambiance de fin du monde que je m?aventurais (quelque fois je me demande si je le fais exprès ou quoi) à demander à un contractor local de m?enlever un arbre qui faisait de l?ombre à ma princesse, j?aimerais voir ça, des fois. Le type vint pendant que je torturais quelques vilains adénomes au laboratoire et que ma femme, institutrice à ses heures, s?acharnait sur quelques morveux à peine plus recommandables. Profitant de notre absence, le type fit ce qu?il savait faire depuis toujours, c'est-à-dire n?importe quoi, et zigouilla to de go un arbre, certes, mais pas le bon. Au moment de le payer, je lui administrais donc, à valoir de salaire, une petite pièce de calibre 38 tout au fond de sa tête vide, et entrepris de l?enterrer à l?endroit de son forfait. Je vais mettre un rosier, je crois avoir lu quelque part que ça pousse très bien sur les imbéciles, les rosiers.

Je ne t?embrasse pas, un tremblement dantesque de chenillettes métalliques fait trembler mon bureau. Je crois qu?ils reviennent. Je vais à la cave chercher les grenades, mon casque et quelques Improvised Explosive Devices de fabrication maison.

No pasaran.

On pourra trouver d'autres chroniques dejantees dans DECALAGES, de Emmanuel Normant aux editions Benevent, et sur Amazon.fr
[7 mai 2011 10:17:43] Montrer les messages en version imprimable    Voir le profil d'un membre    Envoyer un message privé [Lien] Dénoncer ce message comme incorrect : Veuillez vous connecter d'abord  Aller en haut 
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